
Le livre Nénuphar femme sioux, fille du grand peuple Dakota
Est-ce un livre féministe ? Non. Est-ce un livre féminin ? Oui. Est-ce un livre scientifique ? Presque : c’est un roman ethnographique. J’ai eu la chance de découvrir en français le livre de l’anthropologue dakota Aŋpétu Wašté Wiŋ, soit « Belle comme le jour », pour autant que l’on puisse traduire ainsi son nom. Connue dans les milieux universitaires sous le nom d’Ella Cara Deloria (1889–1971), cette anthropologue et linguiste dakota a largement contribué à préserver et à transmettre la culture de son peuple.

Dans cet extraordinaire ouvrage, elle utilise la fiction pour nous faire découvrir la culture dakota de l’intérieur du point de vue d’une femme. Les Dakota sont l’une des branches de la grande nation sioux, dont la structure sociale traditionnelle repose avant tout sur des liens de parenté qui s’étendent aux humains, mais aussi aux mondes naturel et surnaturel. La structure politique et économique de base de la société sioux traditionnelle est le thiyóšpaye, c’est-à-dire la famille élargie, sorte de clan placé sous l’autorité d’un homme éminent.

La vie des femmes se déroule au sein de ces thiyóšpayes, d’abord le leur, puis ceux de leurs maris successifs, car la mortalité masculine est très élevée. La guerre est endémique et c’est en effet le rôle des hommes de protéger le groupe et de le venger. Ainsi, Oiseau bleu ne survit que par chance au meurtre de sa famille, partie chasser dans la nature : des guerriers de passage tuent ses parents et ses deux petits frères, scalpant même les enfants. Recueillie avec sa grand-mère dans un campement, elle y restera le temps que celui de son clan soit localisé dans un autre campement. Là, elle accepte trop vite la demande en mariage d’Élan étoilé, chasseur médiocre et homme immature, qui finira par la répudier pour l’humilier, mais dont elle aura Nénuphar.

Revenue avec sa mère dans le thiyóšpaye de sa famille, la petite fille y est entourée de femmes et d’hommes qui lui enseignent progressivement les règles extrêmement élaborées de la parenté dakota, mêlant générosité, retenue, respect et obligations envers les proches, lesquels peuvent aussi être des personnes adoptées rituellement. Toutes les conduites prescrites entre parents exigent une éducation sociale complexe, qui passe, par les femmes pour les filles. Cette éducation constitue le sujet essentiel du roman.
Ainsi, lorsque Cheval Sacré, un parfait inconnu issu d’une autre grande famille, propose d’« acheter » Nénuphar — ce que les femmes dakota considèrent comme un grand honneur —, Nénuphar finit par accepter après avoir pris en compte ses devoirs envers son propre clan (lire la citation correspondante du livre plus bas). Elle commence à bien s’intégrer à sa nouvelle famille, mais, trop bien éduquée, reste réservée à l’égard de son mari qui, bon chasseur et guerrier, est aussi un homme doux et attentionné, désirant séduire sa femme et partager avec elle une grande affection.
Cette progression vers le bonheur est sur le point d’arriver, quand un régiment américain abandonne sciemment dans la prairie des ballots de jolies couvertures contaminées par la variole. Occupées sans trêve au tannage des peaux et à la confection et à la décoration des vêtements et des mocassins, les femmes dakotas raffolent de ces textiles colorés à l’apparence nouvelle, et s’en emparent avec enthousiasme. Contaminé, Cheval Sacré en mourra, en « vrai homme », c’est-à-dire seul dans la nature, ainsi que — sans doute — de l’ordre de 40 % du campement, qui doit par ailleurs abandonner la plus grande partie de son équipement contaminé au beau milieu d’un hiver rigoureux.
Après avoir reçu l’aide de parents adoptifs, Nénuphar parvient à rejoindre son propre thiyóšpaye, dans un campement où Lowanla, un jeune homme qu’elle connaissait et appréciait déjà, vient lui proposer de l’épouser. Devenue la femme de cet autre bon chasseur, elle donne naissance à l’enfant de Cheval Sacré, et la vie se poursuit ainsi par la reconstruction d’une vie familiale malgré les pertes immenses subies par les Dakota.
L’immense résilience sociale des Dakotas
La résilience de leur organisation sociale, fondée sur des liens de parenté réels ou créés par des rituels, est immense. À la lecture du livre, on ressent qu’elle résulte d’un culture familiale confrontée depuis longtemps à la guerre endémique et à la précarité. Le rôle des femmes dans la survie du groupe est fondamental, car il consiste à tirer le maximum des ressources procurées surtout par les hommes : viandes et peaux, complétées plus rarement par des baies, des fruits et des légumes sauvages, que les femmes vont ramasser tandis que les hommes rôdent aux alentours, dissimulés, afin de prévenir toute attaque. Celles qui s’aventurent seules sont parfois retrouvées scalpées.
La finesse, la plasticité et la force de cette culture fondée sur la parenté réelle ou symbolique sont impressionnantes. Aider les autres est une joie, d’autant plus grande que la manière dont, pour leur part, ils s’efforcent d’aider mérite une grande considération. Chacun et chacune a son genre, sa place et ses devoirs, qu’ils s’efforcent d’accomplir avec une volonté farouche :
« La tribu tenait en effet à ce que les filles deviennent des femmes, et les garçons des hommes, progressivement et sans complications. Dans le cas des garçons, c’était une affaire délicate, car l’on croyait qu’un garçon qui jouait avec les filles et portait des vêtements de femmes risquait de se laisser ensorceler et de rester féminin toute sa vie. Pour le garder d’une telle possibilité, les adultes habilement influencé Petit Chef, qui prenait maintenant la bonne direction. Il allait donc à son gré, et sa grand-mère et ses tantes et sa nouvelle mère Oiseau Bleu se réjouissaient de le voir ne rentrer au tipi que pour manger et dormir. Il était en âge d’acquérir son indépendance. »
Petit Chef est le frère adoptif de Nénuphar : son clan a adopté Nénuphar et sa mère, Oiseau Bleu, après la répudiation de celle-ci. Cette dernière est devenue sa « nouvelle mère » lorsqu’elle a épousé Arc-en-Ciel, son père et le chef du clan. Arc-en-Ciel, en effet, avait perdu sa première femme en couches et eu le plus grand mal à s’en remettre. Ces circonstances pèseront lourd lorsque Nénuphar ira consulter sa mère à propos de son « achat » par un inconnu :
« Ma fille, il est dans la nature des choses que les femmes se marient. Et parfois, les hommes qui paraissent séduisants avant le mariage tournent mal ensuite, et d’autres dont ne voit pas les qualités avant se révèlent dignes d’amour. C’est un jeu de devinette, on ne connait la réponse qu’après.»
Puis Oiseau Bleu rappelle son histoire à sa fille :
«Comme si nous arrivions du domaine des morts, toi, moi et ta grand-mère Tuée-par-la-branche, nous sommes revenues ici parce que c’était là que j’étais née. Notre parent Aigle Noir (NdB : le père d’Arc-en-Ciel), qui est mon cousin et ton oncle, nous a mise tout de suite à l’aise. Il nous a prises en charge. Sa famille par alliance ne nous avait jamais vues, et pourtant ils n’ont pas été distants. Ils nous ont acceptés chaleureusement. Ta grand-mère t’a aimée comme si tu étais sa véritable petite-fille. Elle s’est occupée de toi et t’a rendue heureuse. Je suis contente de dire que tu as été élevée sur son dos. Pendant les cérémonies, elle a toujours donné ce qu’elle avait de mieux en ton honneur. Elle t’a apporté un énorme prestige social.
Ton oncle se fait du souci, car il n’arrive pas à trouver des chevaux bien sûr, il veut ce qu’il y a de mieux, des chevaux dignes de sa belle-mère (NdB : la grand-mère tout juste décédée).
Tu es une femme, et tu dois prendre un statut de femme. Tu n’es plus une enfant. Tu sais comment fonctionnent les règles de la famille. Si tu réfléchis par toi-même, tu verras quel genre de rôle tu veux jouer dans la famille… Mais c’est toi qui doit prendre la décision.»
Voilà comment Oiseau Bleu a résumé pour sa précieuse fille les obligations familiales, qui liaient les différents membres d’un tiyóšpaye, impliquant les sacrifices que l’on devait faire l’un pour l’autre. C’était à Nénuphar de décider seule, en connaissance de cause. Et que décida-t-elle? D’accepter.
« Elle aimait vraiment sa grand-mère » commentèrent alors les hommes de son tiyóšpaye.
Un livre féministe ?
Biblio
Le livre de Ella Cara Deloria a d’abord été publié en Américain:
Ella Cara Deloria, Waterlily, Bison Books, 2009.
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