
Faut-il tourner la Statue de la liberté vers l’Amérique?
Courant février 2020, j’ai été invité à participer à des débats au Saint Petersburg World Affairs. Ce congrès floridien — Saint Petersburg est aussi le nom d’une ville située au nord de la baie de Tampa, en Floride — réunit des militaires, des diplomates, des universitaires et des experts de tous poils afin de discuter des affaires du monde. J’y étais en ma qualité d’« intellectuel parisien », car, vous l’avez remarqué, il suffit d’être parisien et d’être passé par l’école primaire française pour avoir des idées intéressantes sur tout. J’étais donc en train d’attendre de participer à un débat quand une montagne d’homme s’est approchée de moi : l’un des vigiles assurant la sécurité de l’événement. Timidement, il m’a demandé :
-Vous êtes français ?
-Yes !, ai-je répondu (en floridien contemporain, « yes » veut dire « oui »).
-Alors, je tiens à vous remercier pour l’aide que votre pays a apportée lors de la création du mien. Sans vous, nous n’aurions pas réussi.
Perplexe, j’ai alors considéré l’homme, découvrant un Afro-Américain, donc un descendant possible des combattants noirs de la Révolution américaine ; aussi loin dans le sud, pour autant, il était tout aussi vraisemblable que cette montagne d’homme descende d’ancêtres déportés d’Afrique par… des Français. Un vertige insondable m’a saisi, et je lui ai alors fait une réponse visant à relativiser la superbe de la « patrie des droits de l’homme ».
-Oh, vous savez, si « nous » avons fait cela, c’est avant tout pour ennuyer (annoy) les Anglais…
Les sacrés intellectuels parisiens
Surpris, mais aussi déçu, il a hoché la tête avant de s’éloigner gravement et silencieusement. Que pensait-il de ma réponse ? J’ai interprété cela comme une reconnaissance (de plus !) de ma qualité d’intellectuel parisien. Cela m’a semblé normal, tant il est vrai que les intellectuels parisiens, avec leurs idées sur tout, ont depuis longtemps un impact mondial…
Il y a quelque quelque 150 ans, un groupe d’entre eux a fourni un exemple de ce phénomène étrange. C’est au début de l’été de 1865, que ces distingués Parisiens se sont réunis à Glatigny, l’un des quartiers de Versailles, chez le juriste, sénateur et écrivain parisien Édouard de Laboulaye (1811-1883). Outre l’hôte de la réunion, étaient présents Oscar de Lafayette (petit-fils du Marquis de Lafayette), Charles de Rémusat (journaliste libéral défenseur du régime parlementaire), Hippolyte Clérel de Tocqueville (frère d’Alexis de Tocqueville, célèbre notamment pour son livre De la démocratie en Amérique) et le sculpteur alsacien Auguste Bartholdi. Leur but était de célébrer la victoire de l’Union dans la guerre de Sécession, et de partager leur indignation après l’assassinat par des partisans confédérés d’Abraham Lincoln (1809-1865), cinq jours seulement après la fin des hostilités.
Or deux des principaux esprits à l’origine de l’offrande de la Statue de la liberté à la démocratie américaine tout juste centenaire se trouvaient là ce soir là : Édouard de Laboulaye et Auguste Bartholdi. Dans le contexte ultraroyaliste de la France de l’époque, ces « libéraux » équivalaient en quelque sorte à ce que nous qualifierions aujourd’hui de « modérés de gauche ». Nous ignorons de quoi ils ont parlé ce jour là, mais l’idée d’une statue surgit après une collecte de fonds organisée par le quotidien Le Phare de la Loire afin d’offrir une médaille d’or à Mary Todd Lincoln, la veuve du grand homme:

Cette médaille porte en effet l’inscription:
Dédiée par la Démocratie française à Lincoln, honnête homme qui abolit l’esclavage, rétablit l’Union, sauva la République, sans voiler la statue de la Liberté.
Voiler la Statue de la liberté? La métaphore est contournée, mais elle était manifestement toujours présente dans l’esprit d’Édouard de Laboulaye, quand, quelque 10 ans plus tard, il résuma son idée d’une statue colossale en baie de New-York, alors qu’elle était en voie de réalisation par Auguste Bartholdi:
Il s’agit d’élever en souvenir du glorieux anniversaire, un monument exceptionnel. Au milieu de la rade de New York, sur un îlot qui appartient à l’Union des États, en face de Long Island, où fut versé le premier sang pour l’indépendance, se dresserait une statue colossale, se dessinant sur l’espace, encadrée à l’horizon par les grandes cités américaines de New York City, Jersey City et Brooklin. Au seuil de ce vaste continent plein d’une vie nouvelle, où arrivent tous les navires de l’Univers, elle surgira du sein des flots, elle représentera : La Liberté éclairant le monde.
En 1871, Bartholdi s’était rendu une première fois à New York, et, en entrant dans la rade, il avait repéré Bedloe’s Island, un îlot portant le fort Wood. Nommé aujourd’hui Liberty Island, cet îlot lui semblait constituer un emplacement idéal, car la statue y serait visible de tous les navires arrivant à New York. En 1875, après une souscription lancée par Édouard de Laboulaye, Auguste Bartholdi dessina la statue, dont la structure fut conçue à Levallois-Perret dans les ateliers de Gustave Eiffel (1832 -1923). Un premier montage des pièces de cuivre la recouvrant a ensuite lieu au 25 rue de Chazelles dans le 17e arrondissement de Paris :

Pendant la construction, on se pressait à Paris pour aller voir les éléments de la statue en cours de réalisation. Un droit d’entrée était perçu et, pour compléter le financement, des « souvenirs » étaient vendus, montrant le concept du « Monument commémoratif du centième anniversaire de l’indépendance des États-Unis », tel que l’Union franco-américaine le représentait :

Finalement, entre 1883 et et 1886, un énorme socle fut construit sur l’ancien fort sur lequel on se mit à édifier la colosse de Rhode Island, non pardon, de Bedloe Island. Alors que les travaux touchaient à leur fin, le journal L’illustration publia une image et une note pour signaler leur avancement, dans laquelle il commentait de façon drôle les préparatifs de l’inauguration:

Mesurant 46 mètres de haut, la Statue de la liberté, en vint ainsi à surmonter l’Atlantique de 93 mètres, tandis que son flambeau se trouvait 110 mètres au-dessus des eaux. Elle est devenue l’un des monuments les plus célèbres et les plus connus des États-Unis, que près de quatre millions de visiteurs visite chaque années en même temps que Ellis Island. Ce centre fédéral d’accueil, de contrôle et d’admission des immigrants arrivant par le port de New York ouvrit ses portes le 1er janvier 1892, soit un peu plus de 5 ans après l’inauguration de la Statue de la liberté. Entre 1892 et 1924, près de 12 millions d’immigrants passèrent par ce centre après aperçu la « Liberté éclairant le monde ».
Sans doute ressentaient-ils que son sévère visage de Junon exprimait la désapprobation du Nouveau Monde à l’égard des errements tyranniques de l’Ancien Monde. Tenant d’une main un flambeau destiné à guider les peuples vers la liberté américaine, elle portait de l’autre ce qui, aux yeux des intellectuels parisiens, était censé les protéger : l’admirable Constitution américaine, estampillée de la date de la Déclaration d’indépendance — le 4 juillet 1776, soit JULY IV MDCCLXXVI. La date de naissance du pays de la liberté, là où chacun est si libre qu’il peut devenir ce qu’il veut !
L’Amérique, continent de la liberté ?
L’enthousiasme des américanophiles parisiens venait du fait que, depuis sa fondation avec l’aide du royaume de Louis XVI, la jeune république passait à leurs yeux pour une entreprise de conquête de la liberté.
Mais de la liberté de qui ?
Peu avant la Révolution américaine, les Treize Colonies britanniques de la façade orientale nord-américaine avaient largement participé à l’effort de guerre britannique pendant la guerre de Sept Ans — dont le théâtre américain, commencé dès 1754, est nommé The French and Indian War aux États-Unis. Les colons britanniques d’Amérique avaient fourni des troupes provinciales et des miliciens pour combattre les Français et leurs alliés amérindiens. Par tradition, les colonies de Nouvelle-Angleterre leur étaient très hostiles, de sorte que, depuis l’implantation des Français sur le Saint-Laurent, les « Bostoniens » avaient monté expédition sur expédition pour faire disparaître leur présence. Associés à des troupes régulières britanniques, ils avaient finalement contribué à la prise de Québec, puis à la capitulation de Montréal en 1760.
Ainsi, la victoire britannique, qui précéda d’une quinzaine d’années la Déclaration d’indépendance, fut éclatante. À l’issue du conflit, la France perdit le Canada, ses possessions continentales situées à l’est du Mississippi, l’essentiel de son influence politique en Inde, ainsi que plusieurs établissements du Sénégal. Cependant, ce conflit mondial avait aussi coûté cher, de sorte que le Royaume-Uni chercha à taxer davantage les colons pour se renflouer. Il voulait en particulier leur faire financer les troupes maintenues en Amérique afin de défendre les territoires nouvellement acquis et de surveiller la frontière transappalachienne, principalement face aux nations amérindiennes.
Ce sont ces tentatives de prélèvement qui lancèrent la lutte américaine pour la « liberté ». Les colons réclamaient avant tout celle de participer, par l’intermédiaire de leurs représentants, aux décisions fiscales les concernant — idée qui contenait en germe celle de souveraineté politique et de démocratie.
Toutefois, une autre source de tension existait avec la Couronne britannique : de nombreux colons voulaient aussi s’approprier des terres vers l’ouest, pour y établir des exploitations agricoles, parfois des plantations, ou pour spéculer sur leur valeur. Cela leur avait fait considérer les Français, qui dominaient une grande partie de l’outre-Appalaches avant la guerre, comme des obstacles, et les Amérindiens qui y vivaient librement comme des populations à repousser ou à déposséder, au besoin par la guerre et la destruction.
Très endetté par la guerre, le Royaume britannique voulait, au moins pour un temps, éviter de nouveaux conflits avec les nations indiennes. Par la Proclamation royale du 7 octobre 1763, il avait provisoirement interdit l’établissement des colons au-delà d’une ligne suivant approximativement les Appalaches. De nombreux colons, notamment les spéculateurs fonciers, les anciens combattants et les habitants des frontières, en conclurent que les troupes britanniques étaient là, entre autres, pour les empêcher d’avancer. La Couronne, pour sa part, voulait éviter le coût des guerres frontalières que les turbulents colons risquaient de déclencher et conserver le contrôle de l’expansion vers l’ouest du continent.
A posteriori, cette politique peut sembler sage, en ce sens qu’elle aurait pu permettre une colonisation plus progressive de l’Amérique du Nord, moins immédiatement violente pour les populations autochtones. Elle ne constituait cependant pas une protection définitive de leurs territoires : la ligne de séparation fut repoussée vers l’ouest à plusieurs reprises, notamment par le traité controversé de Fort Stanwix en 1768.
Les Amérindiens auraient-ils pu conserver davantage de leur liberté ? Nous ne le saurons jamais. Mais la disparition de la tutelle britannique libéra et accéléra la « conquête de l’Ouest », c’est-à-dire l’appropriation souvent sauvage de territoires revendiqués successivement par les Empires français, britannique et espagnol, mais habités et contrôlés par les nations autochtones. Après la cession de la Louisiane aux États-Unis par la France napoléonienne en 1803, cette « conquête » changea d’échelle, puis s’accéléra, tournant progressivement au harcèlement incessant, parfois génocidaire, des nations indiennes qui avaient souvent pu intégrer la présence, relativement peu nombreuse, des Français et des Espagnols à leurs propres réseaux commerciaux et diplomatiques, malgré des épisodes de violence.
En 1830, l’installation, souvent violente, des colons américains était déjà si avancée que le Congrès adopta et le président Andrew Jackson signa le funeste Indian Removal Act. Cette loi institutionnalisa une politique de nettoyage ethnique visant à déplacer vers l’ouest les nations indiennes vivant dans les États et territoires situés à l’est du Mississippi. Tandis que ces grandes déportations se poursuivaient, la « conquête » ne s’arrêta pas au grand fleuve : elle se prolongea par l’acquisition de l’Oregon en 1846, puis de la Californie et d’un vaste Sud-Ouest en 1848. Ces achats favorisèrent la colonisation continentale et la construction du premier chemin de fer transcontinental, achevé en 1869.
Ainsi pressées de toutes parts, les nations indiennes des Plaines opposèrent une résistance guerrière d’une étonnante intensité. Parmi les plus célèbres figure celle des Quahada Comanches, à laquelle participa Quanah Parker, fils du chef comanche Peta Nocona et de Cynthia Ann Parker, une enfant anglo-américaine capturée puis intégrée à la société comanche. Après la défaite des Comanches lors de la guerre de la Rivière Rouge, il accepta en 1875 de rejoindre la réserve de Fort Sill et s’efforça ensuite d’aider son peuple à survivre dans le nouvel ordre imposé.
Un écocide favorise le génocide culturel
Il faut dire que le massacre des bisons, mené à une échelle industrielle grâce notamment au chemin de fer et toléré, voire encouragé, par certaines autorités militaires, priva les peuples des Plaines de leur ressource économique essentielle. Cet écocide, largement commercial mais politiquement utile à leur soumission, rendit leur mode de vie traditionnel impraticable et les contraignit à rejoindre des réserves qui ne représentaient qu’une fraction des territoires nécessaires à leurs déplacements, à leurs chasses et à leur autonomie.
Résultat ? Alors que, vers 1776, probablement de l’ordre de 600 000 à 700 000 Amérindiens vivaient sur le futur territoire continental des États-Unis — dont une grande partie au sein de nations encore politiquement autonomes —, leur nombre s’était réduit à quelque 300 000 après la guerre de Sécession.
Malgré les quelque 750 000 morts provoqués par cette guerre, les États-Unis comptaient déjà, en 1870, près de 33,6 millions de personnes classées comme « blanches », 4,9 millions classées comme « de couleur », essentiellement des Afro-Américains, et environ 63 000 Chinois et Japonais. Seuls 25 731 Amérindiens furent inclus dans le recensement ordinaire comme « Indiens taxés » ; les quelque 288 000 autres, vivant dans des réserves, dépendant des agences fédérales ou appartenant encore à des nations conservant une certaine autonomie, ne firent l’objet que de dénombrements administratifs.
Vers 1876, cent ans après la proclamation de l’indépendance, tandis qu’une grande partie des survivants autochtones de l’expansion européenne était déjà confinée dans des réserves, seules, quelques nations résistaient encore à la dépossession de leurs terres.
Les Afro-Américains trahis par la Révolution
Après les Améridiens, les Afro-Américains constituent la seconde grande catégorie, dont la Révolution américaine a nié les droits à la liberté, malgré les principes affichés. Le second paragraphe de la déclaration d’indépendance commence ainsi:
Nous tenons pour évidentes par elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis par les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés.
Thomas Jefferson, principal rédacteur de la Déclaration, avait épousé Martha Wayles Skelton, une jeune veuve issue d’une riche famille de planteurs. Après la mort de son père, le couple hérita de vastes propriétés, de lourdes dettes et de 135 personnes réduites en esclavage. Cet endettement contribua sans doute aux difficultés financières de Jefferson, mais il ne suffit pas à expliquer que, malgré les valeurs professées dans la Déclaration d’indépendance, il n’ait affranchi qu’un très petit nombre des plus de 600 personnes qu’il réduisit en esclavage au cours de sa vie.
Cette contradiction personnelle illustre celle de nombreux Pères fondateurs : brandissant les valeurs des Lumières et la notion de liberté, ils les appliquèrent d’abord essentiellement aux hommes blancs participant à la vie politique. La contestation fiscale joua un rôle essentiel dans leur rupture avec la Couronne, sans en être l’unique cause.
Leur incohérence venait en particulier du fait que les États du Sud reposaient davantage sur une agriculture de plantation fondée sur l’esclavage, tandis que ceux du Nord combinaient agriculture familiale, commerce, artisanat et activités maritimes, bien avant de devenir véritablement industriels. Les intérêts des Etats du nord et du sud divergeaient donc déjà fortement. Alors, même si la Convention constitutionnelle fut surtout convoquée parce que les Articles de la Confédération ne donnaient pas au gouvernement central les moyens de lever l’impôt, de réglementer le commerce ni de faire appliquer ses décisions, elle le fut aussi parce qu’il était nécessaire de donner davantage de cohérence à un assemblage d’États aux intérêts et aux cultures divergents, dont certains étaient fondamentalement esclavagistes.
Ainsi, plus encore que la Déclaration d’indépendance, la Constitution des États-Unis est le véritable document institutionnel fondateur de la nation américaine actuelle, ce qui explique que tout nouveau président doive jurer de « préserver, protéger et défendre » la Constitution. Elle fut signée le 17 septembre 1787, puis ratifiée par le nombre requis d’États en 1788, de sorte que le gouvernement du nouvel État fédéral commença juridiquement à fonctionner le 4 mars 1789, plus de douze ans après la Déclaration d’indépendance et six ans après le traité de Paris par lequel le Royaume-Uni reconnaissait les États-Unis comme des États « libres, souverains et indépendants ».
Loin de reprendre et d’appliquer le principe selon lequel « tous les hommes sont créés égaux », contenu dans la Déclaration d’indépendance de 1776, la Constitution proclame seulement, dans son préambule, vouloir assurer « les bienfaits de la liberté » et évite d’instituer un principe général d’égalité. Les délégués savaient en effet que l’Union ne pourrait être constituée si les États esclavagistes estimaient leurs intérêts menacés. Pour parvenir enfin à faire des États-Unis une nation cohérente, ils accordèrent donc plusieurs garanties constitutionnelles aux propriétaires d’esclaves :
— Pour répartir entre les États les sièges à la Chambre des représentants et les impôts directs, on tiendra compte de « trois cinquièmes de toutes les autres personnes », c’est-à-dire des esclaves, qui font bien partie de leur population puisqu’ils sont ici qualifiés de « personnes ». Cette règle augmente mécaniquement le nombre de représentants et de grands électeurs des États esclavagistes, au bénéfice de leurs électeurs et de leurs propriétaires d’esclaves, sans donner le moindre droit aux esclaves ainsi décomptés.
— Le Congrès ne pourra interdire avant 1808 l’importation d’esclaves dans les États qui souhaitent la maintenir, mais pourra percevoir une taxe ne dépassant pas dix dollars par personne importée. La traite transatlantique est ainsi constitutionnellement protégée jusqu’en 1808. Le Congrès vote son interdiction en 1807, avec effet au 1ᵉʳ janvier 1808, mais une contrebande subsistera ; surtout, le commerce intérieur des esclaves restera massivement pratiqué jusqu’à la guerre de Sécession.
— Quant aux esclaves fugitifs, ils doivent être rendus à ceux qui les réclament, même s’ils ont réussi à gagner un État ayant aboli l’esclavage.
D’une manière générale, les rédacteurs de la Constitution évitèrent de nommer l’esclavage, ne parlant que de « toutes les autres personnes », d’« importation de personnes » ou de personnes « tenues au service ou au travail ». Ce compromis dans le vocabulaire annonçait ce qui allait se passer : tandis que certains délégués du Nord voulaient éviter de reconnaître explicitement un droit de propriété sur des êtres humains, ils laissèrent ceux du Sud faire en sorte que la Constitution protège en pratique l’institution esclavagiste et soit même la source d’un poids politique accru des États esclavagistes. Ainsi, la Convention avait acheté la formation de l’Union au prix du maintien et de la protection de l’esclavage.
Comme si cela allait de soi, la Constitution produite par la convention ne garantissait de droits politiques ni aux personnes réduites en esclavage — dont beaucoup avaient pourtant combattu du côté américain pendant la Révolution — ni aux femmes ; elle ne reconnaissait pas non plus aux Autochtones vivant dans leurs propres nations la citoyenneté politique américaine.
À long terme, cela introduisit une contradiction politique, économique et morale qui allait contribuer à conduire à la guerre de Sécession, déclenchée par la sécession des États du Sud dans une tentative de préservation de leur ordre social esclavagiste et de la privation de liberté imposée à leur population noire. À ces États s’était entre-temps ajoutée la Louisiane, ancienne colonie française devenue État américain, dont les planteurs créoles (d’origine française) et anglo-américains rejoignirent les autres États confédérés. C’est pourquoi, le Monsieur qui me remerciait en Floride pour le rôle de la France au cours de la Révolution américaine me jetait dans le trouble : puisqu’il était du Sud, ses ancêtres avaient fort pu être captifs de créoles français louisianais…
Ce n’est qu’après que l’Union eut remporté l’une des premières grandes guerres industrielles de l’histoire que la Constitution fut amendée : en 1865, le XIIIᵉ amendement abolit l’esclavage ; il fut suivi en 1868 par le XIVᵉ amendement, accordant aux anciens esclaves la citoyenneté et garantissant à toute personne l’égale protection des lois, puis, en 1870, par le XVᵉ amendement, interdisant de refuser ou de restreindre le droit de vote en raison de la race, de la couleur ou d’une ancienne condition servile. Ces progrès étaient admirables, mais nous savons tous que, dans la pratique, la privation du droit de vote, les violences racistes et les mesures de ségrégation firent largement des Afro-Américains des citoyens de seconde zone jusque dans les années 1960, voire au-delà.
Et la France, pendant ce temps?
Comme celle des Treize Colonies, l’économie du royaume de France était en partie esclavagiste, car ses colonies étaient des sociétés fondées sur l’esclavage. L’exemple alors singulier d’une république américaine composée de citoyens plutôt que de sujets contribua certainement à inspirer la Révolution française. Proches des valeurs professées dans le deuxième paragraphe de la Déclaration d’indépendance américaine, les articles 1 et 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 impliquaient logiquement l’incompatibilité de l’esclavage avec les valeurs nouvelles :
Article 1 : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.
Article 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression.
La Convention nationale – c’est-à-dire l’assemblée révolutionnaire qui gouverna la France du 21 septembre 1792 au 26 octobre 1795 – abolit l’esclavage dans les colonies françaises le 4 février 1794, sous l’effet conjoint des principes égalitaires de la Révolution et de l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue (c’est-à-dire Haïti), qui avait déjà conduit les commissaires de la République à y proclamer localement l’émancipation. Cette révolution, devenue la Révolution haïtienne, s’inscrivait elle-même dans le vaste mouvement des révolutions atlantiques ouvert par l’indépendance américaine, mais fut surtout directement liée à la Révolution française et aux conditions propres à la société esclavagiste de Saint-Domingue. Toutefois, soucieux de restaurer l’ordre colonial et la prospérité des îles sucrières des Antilles et de l’océan Indien, Bonaparte maintint ou rétablit l’esclavage dans plusieurs colonies par la loi du 20 mai 1802.
Le long accouchement de la France
quand elle a mis sa démocratie au monde.
Après les périodes révolutionnaire et napoléonienne, durant lesquelles la France mena de nombreuses guerres à travers l’Europe et étendit violemment sa domination sur une grande partie du continent, le pays connut plusieurs changements de régime. Après la défaite définitive de Napoléon en 1815, les puissances européennes victorieuses favorisèrent le rétablissement de la monarchie des Bourbons. Il ne fut cependant pas possible de revenir entièrement à l’Ancien Régime : les acquis de la Révolution, les idées libérales et, bientôt, le souvenir de l’Empire napoléonien conservaient une influence considérable. Louis XVIII octroya ainsi la Charte constitutionnelle de 1814, sous laquelle régna également son frère Charles X. Lorsque celui-ci tenta d’en restreindre la portée, la révolution de juillet 1830 le renversa et porta au pouvoir Louis-Philippe, qui accepta une version révisée de la Charte. Ces transformations politiques n’empêchèrent toutefois pas le maintien de l’esclavage dans les colonies françaises, jusqu’à son abolition définitive par la Deuxième République en 1848.
Après l’échec cuisant du puissant corps expéditionnaire envoyé en 1802 par le Premier consul Bonaparte pour reprendre le contrôle de Saint-Domingue, Jean-Jacques Dessalines proclama l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804. La France refusa cependant de reconnaître le nouvel État et envisagea pendant plusieurs années une reconquête de son ancienne colonie. Ce n’est que vingt et un ans plus tard, en 1825, sous Charles X, qu’elle admit officiellement l’indépendance que les Haïtiens avait conquise par les armes. Cette reconnaissance fut toutefois imposée sous la menace des 500 canons d’une puissante escadre française : l’ordonnance royale exigeait aussi le versement de 150 millions de francs destinés à indemniser les colons, parmi lesquels les anciens propriétaires d’esclaves. Un peu comme si les anciens esclaves avaient volé leur liberté à leurs maîtres !
La conquête de l’Algérie
Un autre tache salit le drapeau fleurdelisé de la monarchie française : la prise brutale de ce qui allait devenir l’Algérie. En 1830, le corps expéditionnaire envoyé par Charles X contre la Régence d’Alger — un État largement autonome appartenant formellement à l’Empire ottoman — débarqua à Sidi-Ferruch le 14 juin et prit Alger le 5 juillet. Charles X fut renversé quelques semaines plus tard au cours des Trois Glorieuses des 27, 28 et 29 juillet. Cette insurrection réunissait des libéraux et des républicains, ainsi qu’une population parisienne composée notamment d’ouvriers, d’étudiants et de bourgeois (et d’intellectuels parisiens, sûrement). Les libéraux monarchistes parvinrent toutefois à écarter la République et à porter Louis-Philippe au pouvoir, à la tête d’une monarchie, constitutionnelle cette fois, donc plus libérale que celle de Charles X.
L’expédition d’Alger n’avait donc pas été entreprise par une République se réclamant de la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » — car celle-ci ne devint définitivement le principe premier de la république française qu’en 1848 à la fondation de la IIe République —, mais par la monarchie de Charles X, alors engagée dans un tournant autoritaire. Débutées sous Charles X, les violences de la conquête se poursuivirent et s’intensifièrent sous la monarchie de Juillet. À partir de 1841, le général Bugeaud généralisa une stratégie fondée sur les razzias et la destruction des villages, des récoltes et des troupeaux. En avril 1842, Saint-Arnaud, futur maréchal de France, écrivit ainsi à son frère : « Nous sommes dans le centre des montagnes entre Miliana et Cherchell. Nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes ; l’ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux. » L’ennemi ? La population civile, vous voulez dire?
Je ne vais pas retracer en détail la conquête de l’Algérie, commencée en 1830 et poursuivie, selon les régions, pendant plusieurs décennies. Certains témoignages attestent toutefois de sa grande brutalité de façon frappante. Dans une lettre écrite à Philippeville le 15 mars 1843, Lucien de Montagnac, alors chef de bataillon, expose ainsi sa conception de cette guerre : « En un mot, anéantir tout ce qui ne rampe pas devant nous comme des chiens. » En 1841, Alexis de Tocqueville, célèbre jusqu’à aujourd’hui pour son livre De la démocratie en Amérique, constatait lui-même dans son autre ouvrage Travail sur l’Algérie : « Nous faisons la guerre d’une manière beaucoup plus barbare que les Arabes eux-mêmes » et « c’est, quant à présent, de leur côté que la civilisation se rencontre ». Ce jugement lucide peut sembler humaniste. Pourtant, Tocqueville soutenait la conquête et considérait que la destruction des récoltes, les razzias et la capture de civils pouvaient être justifiées par les nécessités de la guerre. La conquête française s’accompagna de grandes destructions des ressources agricoles, de famines ainsi causées, de déplacements de populations et d’une vaste dépossession foncière.
Autant de pratiques, qui peuvent être rapprochées de celles employées contre les populations amérindiennes au cours de l’expansion territoriale des États-Unis, même si les deux processus historiques ne sont pas identifiables l’un à l’autre. Selon certaines reconstitutions démographiques, la conquête, les déplacements de populations, les famines et les épidémies auraient provoqué, entre 1830 et les années 1870, une surmortalité pouvant approcher le quart, voire, selon les estimations les plus hautes, le tiers de la population algérienne autochtone. Faute de données démographiques fiables au début de la conquête, cette évaluation reste cependant incertaine et invérifiable.
La liberté oui, mais pas celle de la Commune !
Tandis que se poursuivait en Algérie la prétendue « mission civilisatrice » de la France, la IIe République, née en 1848, fut renversée par le coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1851, avant de laisser place au Second Empire en 1852. La France connaissait alors une industrialisation rapide, tout en restant un pays majoritairement rural. Napoléon III mena une politique extérieure et coloniale active et s’allia notamment au Royaume-Uni pendant la guerre de Crimée. La rivalité entre la France et la Prusse autour de l’unification allemande aboutit à la guerre franco-prussienne de 1870. Après la capitulation de Napoléon III à Sedan, le Second Empire s’effondra, mais la guerre se poursuivit sous la République jusqu’au début de 1871. La Commune de Paris naquit en mars 1871 de la défaite, des conditions de paix, de la misère sociale, de la crainte d’une restauration monarchique et de la tentative du gouvernement de saisir les canons de la Garde nationale. Mouvement politiquement très divers, elle défendit notamment l’autonomie communale et une république sociale. Le gouvernement d’Adolphe Thiers la fit écraser par l’armée au cours de la Semaine sanglante. Des milliers de personnes furent tuées, arrêtées ou condamnées, et plusieurs milliers de communards furent ensuite déportés.
Lorsque la stabilité politique revint, la tête de la future statue colossale destinée à New York fut présentée au public lors de l’Exposition universelle de Paris de 1878, sept ans seulement après la sanglante répression de la Commune. Les libéraux et républicains qui avaient lancé le projet appartenaient pour l’essentiel aux élites bourgeoises, intellectuelles et politiques de la nouvelle République. Édouard de Laboulaye lui-même, principal inspirateur de la statue, avait condamné la Commune et approuvé sa répression. Il n’en défendait pas moins des idées alors progressistes : adversaire de l’esclavage, admirateur d’Abraham Lincoln et partisan des institutions républicaines américaines, il concevait toutefois la liberté comme un ordre constitutionnel ordonné, très éloigné des la liberté de s’autogérer défendue par les communards.
Libéraux de la Terre, unissez vous!
Tout cela nous permet de replacer dans son contexte la démarche des libéraux français rassemblés autour d’Édouard de Laboulaye. Après avoir soutenu Lincoln et célébré la victoire de l’Union et l’abolition de l’esclavage, ils lancèrent une souscription française afin de faire offrir par les Français aux Américains une statue symbolisant leur amour commun de la liberté, telle qu’ils la concevaient du moins. La démarche est admirable. Ce que j’ai rappelé montre toutefois que les libéraux des deux côtés de l’Atlantique partageaient une conception largement eurocentrique de la liberté : grandiose et universaliste dans ses principes, elle cédait souvent, dans son application, devant les intérêts de ses principaux porteurs, Européens ou Américains d’origine européenne.
Les pères fondateurs de la démocratie américaine avaient su formuler des valeurs d’une immense fécondité, mais ils étaient incapables de les appliquer à tous. Tout au long du XIXe siècle et jusque dans une grande partie du XXe, la démocratie américaine évolua, souvent dans la violence, vers davantage de liberté pour une part croissante de sa population, tout en maintenant la dépossession et l’appauvrissement des nations amérindiennes et, après l’abolition de l’esclavage, la ségrégation et la privation des droits des Afro-Américains. Parallèlement, la France évoluait aussi, non sans coups d’arrêt, vers davantage de liberté pour ses citoyens, tout en refusant aux populations colonisées l’égalité qu’elle prétendait soutenir en leur faisant subir la conquête, la dépossession et la violence, bref à la privation de beaucoup de leurs libertés.
Alors, faut-il tourner la colosse de New-York vers l’Est (France) ou vers l’ouest (États-Unis) ?
Cependant, les admirables pères fondateurs de la République américaine avaient identifié le pire danger susceptible de menacer une démocratie : l’arrivée d’un démagogue au pouvoir. C’est déjà fait aux États-Unis, et la menace existe en France. Dans les deux pays, les mêmes boucs émissaires sont désignés : les immigrés. Outre-Atlantique, en rupture avec la vocation du pays que symbolise la statue de la Liberté, ceux qui, pour des raisons économiques ou politiques, voudraient trouver refuge aux États-Unis sont pourchassés, maltraités et enfermés dans des centres de détention s’apparentant à des camps de concentration. En France, les électeurs pourraient porter au pouvoir un parti promettant de fermer le pays à l’immigration. Tandis que la violence politique s’exacerbe outre-Atlantique et que l’État américain attise de nouveaux conflits, certains Américains, écœurés, viennent chercher en Europe davantage de paix et de qualité de vie, et les célèbrent sur les réseaux sociaux.
Déjà deux fois, la nation américaine est intervenue en Europe pour y protéger la liberté, et ce faisant la démocratie française. Dans les deux cas, elle l’a fait trop tard pour éviter le pire des ennuis. Elle l’a fait aussi en continuant à nier la dignité et la liberté de ses soldats noirs, qui ont souvent apprécié de trouver davantage de respect en Europe. Aujourd’hui, la liberté est de nouveau en péril sur le vieux continent, à cause d’une guerre, mais aussi d’élections qui, comme aux États-Unis, pourraient amener des démagogues anti immigrés au pouvoir. Des millions de personnes votent avec leurs pieds pour l’Europe, quand elles ne fuient pas les guerres déclenchées sans cesse par les États-Unis au Proche-Orient. Dans le même temps, certaines élites américaines annoncent que la civilisation européenne va crouler sous le nombre, tout en marchandant de plus en plus durement aux Européens la protection des États-Unis. Il devient de plus en plus difficile de savoir où la liberté s’est réfugiée. Que faire, dès lors ? Réorienter la statue de la Liberté vers la côte américaine ?

Le mieux est peut-être de la tourner vers la côte groenlandaise. Au Groenland, en effet, des populations autochtones, certes longtemps traitées sans assez de respect par leurs colonisateurs danois, jouissent aujourd’hui d’une large liberté et se préparent à davantage d’autodétermination, au moment même où les ambitions américaines font peser sur elles la menace d’un nouveau colonialisme. Alors, en attendant d’être rassuré sur l’avenir de la liberté en France et dans sa « république sœur » américaine, oui, tournons-la vers le Groenland ! Du moins est-ce ce que j’aurais répondu au monsieur de l’université de Floride, s’il avait voulu nous remercier aussi pour la Statue de la Liberté.
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