Présent en particulier dans tous les magasins de souvenirs – ici, des statuettes kitsch, probablement produites en Asie, vendues quelque part en Russie – le kitsch nous afflige. Mais de quand date l’invasion du kitsch en France ? (C: DP)

L’arrivée du kitsch en France enfin datée!

Le kitsch ? Vous savez ce que c’est, cet art décoratif ou autre, trop chargé, naïf et exagéré dans sa tentative de plaire, vulgairement sentimentaliste, cliché, trop simple et, bref, peu raffiné en fait… Le kitsch, c’est comme ça : on sait ce que c’est, que c’est d’origine italienne en général, qu’on le déteste, mais il reste difficile à saisir exactement ; si, comme moi, on a le mauvais goût de prétendre le cerner, on se retrouve à avoir écrit une phrase kitsch pour tenter de le dire !

Le premier kitsch de France

Or, l’autre jour, j’ai rencontré le premier kitsch en France, enfin selon moi! J’étais inscrit à une visite de l’Hôtel de Sully, vous savez, ce magnifique hôtel bâti entre 1625 et 1630 dans le quartier du Marais à Paris. Le nom de Sully lui est attaché parce que, le 23 février 1634, Maximilien de Béthune, le compagnon d’armes et conseiller d’Henri IV, acheta le bâtiment achevé et en fit réaliser le décor intérieur, dont des parties subsistent toujours, comme nous allons le voir. Même si le duc n’a habité que très peu l’hôtel, celui-ci a alors acquis et conservé le nom d’« Hôtel de Sully ».
Au XIXe siècle, alors que le Marais était devenu l’un des quartiers industriels de Paris, cet hôtel et ses cours étaient ensevelis sous les constructions médiocres d’une foultitude de logements pauvres, d’échoppes et d’ateliers. Puis, dans les années 1920, la grande mécène de la Belle Époque qu’était la comtesse Martine de Béhague acheta l’Hôtel dans le but de le restaurer. Emportée par la mort, elle ne réalisera pas son projet, et ce sera l’État français, l’État du régime de Vichy finissant, qui le rachètera en 1944 afin d’en faire le « Musée de la Demeure française ». Héritière de l’État français, la République française fit ensuite restaurer au moins cette vieille demeure-là, notamment dès 1945, sous Malraux et jusqu’en 1974. C’est pourquoi la vieille demeure aristocratique, dont j’ai pu visiter certaines pièces, est aujourd’hui le siège du Centre des monuments nationaux, qui gère, anime et ouvre à la visite près de 100 monuments nationaux, propriétés de l’État. C’est en ayant le privilège de visiter certains des locaux du centre que je suis tombé sur un kitsch datable.

La cour d’honneur, c’est-à-dire l’espace où l’on arrivait en calèche à l’Hôtel de Sully dans le Marais. Ce quartier de Paris est ainsi nommé parce qu’en effet, il fut un marais au Moyen Âge, avant de devenir terre maraîchère pendant la Renaissance française, avant que, le phénomène de cour se développant, nombre d’aristocrates viennent y construire des résidences. (C: CC BY-SA 3.0)

C’était pendant le mois de mars. Je me suis retrouvé dans la cour d’honneur de l’Hôtel de Sully, au sein d’une petite troupe rassemblée autour de Mademoiselle de la Guidance, conférencière, qui, à ct’heure-là, était la maîtresse des lieux. Je vous passe les intéressantes explications de la jeune dame sur les symboles représentés par les statues installées sur les façades, l’exemple même du genre de néoclassicisme à la mode au 17e siècle (siècle, pas arrondissement !), pour vous parler de trois pièces, normalement inaccessibles, que nous avons vues.

La succession de trois styles

La première pièce était encore décorée dans un style évoquant la fin de la Renaissance française, qui s’achève vers 1600, dix ans avant le décès d’Henri IV. Bien que ses murs aient été récemment repeints en rouge, l’ambiance de la pièce reste sans doute caractéristique des intérieurs des maisons nobles du XVIe siècle. Cela est dû aux plafonds soutenus par de fortes poutres, portant une série nombreuse de solives, toutes ornées de motifs peints sur le bois.

Les poutres et solives peintes dans l’une des pièces de l’hôtel de Sully. (C: FS)

Le soin de la construction et le luxe de cette pièce tiennent d’une part au fait que toutes ces barres de bois, afin d’offrir des surfaces faciles à peindre, ont été soigneusement rendues parallélépipédiques ; cela tient d’autre part à la prétention naïve qui se dégage des motifs à chevrons vaguement floraux qui les décorent. La prééminence des tons marron rend sensible l’omniprésence de la matière bois, et la simplicité générale de la pièce lui confère un caractère rustique, qui fait penser à la mentalité de la génération du premier duc de Sully, celle d’aristocrates qui connaissaient encore la campagne et la vie qu’y menaient alors la plupart des sujets du Royaume de France.
Du reste, c’est un bâtiment encore installé au milieu ce qui un siècle auparavant était encore une campagne maraîchère tout contre Paris. Tous les aristocrates qui s’installaient alors dans le Marais en avaient conscience, dont l’auteur de la célèbre formule « Labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France »! Dans le Marais d’aujourd’hui, des micro-quartiers sont appelés aujourd’hui « Couture Sainte-Catherine », « Couture Saint-Gervais » ou encore « Couture du Temple ». Autant de noms qui ne reflètent pas la présence massive de couturières, mais plutôt le fait qu’au XVIe siècle de nombreuses « cultures », ou « coutures » en vieux Parisien existaient encore dans le Marais. Au XVIIe siècle, le quartier était en voie de lotissement rapide, mais quelques champs maraîchers y existaient encore sur les marges. Ouf! Mais quelle culture il m’a fallu pour parvenir à vous expliquer que ce n’était pas parce qu’ils voulaient être bien habillés que les aristocrates venaient nombreux s’installer là où on faisait de la couture, mais qu’ils se posaient dans ce qui avait encore, de mémoire d’homme, une identité rurale.

Maximilien III de Béthune (1615-1661), sans doute l’homme le mieux habillé de Paris en 1658… (C: DP)

D’une génération aux autres

Tout change avec les générations aristocratiques qui suivent… Après que son père Maximilien II de Béthune eut repris l’Hôtel, son fils Maximilien III de Béthune en hérita (voir l’homme bien habillé ci-dessus). En 1658, il épousa Charlotte Séguier, comtesse de Gien (1632-1704), la fille du richissime chancelier de France Pierre Séguier, un très influent membre de la noblesse de robe sous Louis XIV. Ce mariage entre épée et robe, entre fruste protestant et faste catholique, traduit l’adaptation de la lignée Sully à son temps : l’épousée était certainement assez dotée pour que décorer sa chambre dans le plus pur style « nouveau riche », c’est-à-dire baroque, ait été une évidence, étant donné l’ostentation à laquelle la jeune épouse de 26 ans était sans doute habituée. Sa chambre intègre un oratoire attenant au lit pour permettre à l’épouse de faire ses prières avant d’accueillir en protestant son mari au lit ou son mari protestant au lit. Les trompe-l’œil, colonnettes et exquises fresques abondent, décorant la chambre organisée autour d’un petit salon intime et d’un lit à baldaquin, c’est-à-dire surmonté, tel une petite maison, d’une structure lui donnant un plafond et permettant de tirer des rideaux la nuit. Un lustre et la présence nombreuse des initiales entrelacées des époux ajoutent encore à une ambiance d’amour présidée par la richesse et la piété… ostentatoires.

Quelques unes des décorations des la chambre de Charlotte Séguier. (C: FS)

Maximilien III, du reste, semble avoir été fort bien inspiré de faire souche dans le Marais avec une femme dont la famille était d’origine occitane. Même si Marie Séguier, sa sœur, eut à quelque moment mauvaise réputation, Charlotte Séguier, comme vous pouvez le constater, ne manquait ni d’appas ni d’esprit, de sorte qu’elle était « incomparable », et, en plus, en occitan, un « séguier » est un lieu planté de saules. Parfait, vraiment, dans un Marais !

Pour sa part, la chambre de Maximilien se trouvait au rez-de-jardin et communiquait par un petit viret – un escalier tournant – avec celle de la charmante Charlotte. Elle n’est plus dans un état proche de l’originel, de sorte que nous ne saurons pas si elle aussi fut outrageusement décorée. Quoi qu’il en soit, on sent bien que le petit-fils du ministre farouchement huguenot d’Henri IV vécut à une époque où il était devenu impossible de rester protestant et de maintenir ses privilèges. De fait, pour Charlotte, il n’était pas resté un mari protestant, car il avait fort opportunément abjuré, en même temps qu’il se soumettait au goût surchargé de son époque et/ou de son épouse. Le temps était alors aux courtisans en perruque et, indéniablement, au « kitsch » façon 17e (siècle, pas arrondissement), à ce goût italien, mais réinterprété sous la Fronde à l’espagnole, bref à un style pleinement et lourdement baroque !
Né en Italie autour des années 1600, le style baroque s’était pourtant répandu avec un certain retard en France et non sans un certain filtrage culturel, qui le rendait plus mesuré chez nous. De fait, la façade réalisée vers 1620 de l’un des tout premiers bâtiments baroques en France, l’église Saint-Gervais-Saint-Protais, qui se trouve à la lisière occidentale du Marais (derrière l’Hôtel de Ville aujourd’hui), est relativement peu surchargée, enfin si l’on veut…

La façade de l’église Saint-Gervais-Saint-Protais est l’un des tout premiers bâtiments baroques en France. Sa façade comporte encore quelques détails gothiques et tout son intérieur est en gothique flamboyant, ce qui traduit sa position à la transition entre gothique et baroque. (C: DP)

À en juger par la chambre de Charlotte Séguier, quelque 40 ans après la réalisation de cette façade, le kitsch baroque avait fini par arriver et par s’imposer pleinement dans le royaume de France. Dès lors, puisque c’était là l’objectif artificiel de ce billet – dater l’arrivée du kitsch en France – je peux déclarer officiellement que LE KITSCH EST ARRIVÉ EN FRANCE ENTRE 1620 ET 1600. À cela, j’ajoute une grande découverte scientifique : indéniablement, le marasme vient du marais !
Le kitsch baroque, ou si vous préférez le « marasme du goût issu du marais » ou encore le « mauvais goût à la mode du 17e » (siècle, pas arrondissement), n’a pas fini de nous affliger. Pour vous en persuader, vous n’avez qu’à – comme je ne l’ai pas fait – visiter le penthouse de Monsieur et Madame Trump dans la Trump Tower à New York.

En 2018, le Premier ministre du Japon et le Président Donald Trump se sont rencontrés dans un décor inspiré de celui adopté par les aristocrates français afin d’affirmer leur supériorité sociale, mais aux effets renforcés… (C: DP)

Est-ce par rapport à l’arrivée du kitsch que s’est arrêté le style dans l’Hôtel de Sully ? Point du tout. Au cours des années Mitterrand, l’artiste Daniel Dezeuze, cofondateur de la mouvance artistique montpelliéraine « Support-Surface », fut sollicité afin de redécorer la salle de réunion du Centre des monuments nationaux. Le fit-il dans un style kitsch ? Que non point : plutôt dans le style conceptuel qui caractérise sa démarche :

La salle de réunion du Centre des monuments nationaux sis dans l’Hôtel de Sully à Paris dans le Marais. (C: FS)

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