La nature est ainsi faite, que le corps d’une mère donne toutes ses ressources au corps de son bébé. Voilà à quoi aurait peut-être ressemblé le bébé mort-né de la Sesselfelsgrotte, s’il était né sous un climat plus clément et en été!

Ce que révèle un bébé mort il y a…?
sur la disparition des néandertaliens

Il y a plus de 55 000 ans, un clan néandertalien enterra l’un de ses mort-nés dans la Sesselfelsgrotte, la «grotte de Ilsen » située aujourd’hui dans une falaise face à Essing non loin de Ratisbonne en Bavière. L’hiver était glacial, et être enceinte une condamnation. Elle était si faible qu’elle mourut une nuit, et les membres du clan, eux-mêmes à la dernière extrémité de la famine, la portèrent sous le porche de la grotte glaciale. Pour survivre, ils allaient se nourrir de son corps. Ce n’est que de retour dans l’atmosphère protectrice de la grotte qu’ils remarquèrent son bébé. Elle lui avait tout donné : parfaitement formé, rose, il était aussi mort de froid. Ils l’enterrèrent là où sa mère était morte. Ils ignoraient alors que l’« ADNmt » de ce mort-né constitueraient un témoignage précieux sur l’avant-dernière époque de l’histoire néandertalienne.



Les variations de la température moyenne terrestre depuis 300 000 ans a pu être reconstituée grâce à la proportion entre les isotopes 16 et 18 de l’oxygène dans les sédiments marins. Les MIS, ou stades isotopiques marins successifs, sont notés par les numéros inscrits en haut. Les dates les définissant ayant changé plusieurs fois, celles que l’on lit sur le schéma ne coïncident pas avec celles qui sont retenues aujourd’hui.

Pour commencer, les chercheurs ont mis en évidence qu’il y a quelque 125 000 ans, à la fin du MIS 5, le « stade isotopique marin 5 » (130 000 à 71 000 ans avant le présent), une assez grande diversité génétique mitochondriale existait chez les Néandertaliens d’Europe, puisqu’elle se répartissait en plus d’une dizaine de branches. Or, après cette date, un climat glaciaire s’est imposé en Eurasie, qui, malgré deux réchauffements limités, a duré jusqu’au début du MIS 4, c’est-à-dire vers 71 000 ans. Confrontées à ces conditions extrêmes, les populations néandertaliennes clairsemées d’Eurasie occidentale ont réussi à maintenir leur diversité génétique mitochondriale pendant quelque 30 000 ans, à la fin du MIS 5 et au début du MIS 4 (71 000–57 000 ans), malgré la baisse continue de leurs effectifs.
Selon les chercheurs, le bébé mort-né de la Sesselfelsgrotte illustre vraisemblablement cette période pendant laquelle la survie des clans néandertaliens fut si difficile. Sa datation à plus de 55 000 ans, donc du début du MIS 3, semble contredire cette idée, mais comme le bébé provient d’une fouille ancienne, elle ne semble pas certaine. Les chercheurs sont donc retournés dans la grotte afin de mieux situer le bébé dans le temps : employant la datation par thermoluminescence, ils ont produit deux âges possibles – 51 100 ± 10 300 ans et 57 500 ± 12 800 ans – qui accréditent l’idée que le bébé a pu naître au début du MIS 4.

L’arbre de la parenté mitochondriale établi par les chercheurs montre la diversité qui existait il y a quelque 125 000 ans et qui s’est maintenue malgré les conditions climatiques difficiles des MIS 5 et MIS 4. Puis, vers 65 000 ans, les néandertaliens du refuge glaciaire du sud-ouest de l’Europe sont entrés en expansion. Au moment de leur disparition, ils avaient tous presque le même génome mitochondrial.

Après le début du MIS 4, ont constaté les chercheurs, la diversité mitochondriale initiale des Néandertaliens s’est effondrée, sans doute parce que, pour résister au climat, les populations néandertaliennes s’étaient fragmentées et retirées dans ce que les Préhistoriens nomment des « refuges glaciaires ». Dans ces régions aux climats adoucis par la proximité de la mer ou leur situation méridionale, ils ont survécu en bien plus petits nombres. Le Levant fut l’un de ces refuges glaciaires, et l’on sait que les Néandertaliens y sont venus à la rencontre des H. sapiens archaïques qui y vivaient déjà depuis longtemps ; plus à l’ouest, les Balkans et l’Italie centrale et du sud sont d’autres exemples de tels refuges, mais c’est plus à l’ouest encore, dans le sud-ouest de la France et en Espagne, que s’est maintenue la plus grande densité de Néandertaliens.

Aussi n’est-il pas étonnant qu’après 65 000 ans, quand les glaciers ont reculé, ce soit à partir de ce réduit qu’une population néandertalienne a réinvesti toute l’Europe. Selon les chercheurs, ces « Néandertaliens tardifs » avaient assez évolué techniquement dans leur réduit pour être devenus capables de réinvestir toutes les régions difficiles où vivaient des Néandertaliens au MIS 5. Pour autant, leurs génomes mitochondriaux sont étonnamment homogènes, ont-ils constaté, ce qui n’est pas sans suggérer l’affaiblissement biologique qui vient avec le manque de diversité génétique.

Deux exceptions ont toutefois étonné les chercheurs : L’ADNmt du fossile Les Cottés Z4-1514, qui semble plus proche de ceux des Néandertaliens anciens, alors qu’il a vécu vers 45 000 ans AP, ce qui semble plausible étant donné qu’il a accumulé un grand nombre de mutations illustrant toute l’évolution génomique qui s’est produite entre 125 000 et 45000 ans AP ans. Autre exception : Thorin, un Néandertalien découvert dans la grotte Mandrin dans la Drôme. Il apparaît comme une véritable anomalie étant donné que son ADNmt appartient à une branche ancienne, alors qu’il n’est daté par des méthodes physiques que de 50 000 ans. Sa datation par l’horloge moléculaire – on compte les mutations accumulées – lui attribue toutefois plutôt 100 000 ans…

Quelles que soient les raisons de ces exceptions, vers 43 000 ans, la biodiversité mitochondriale des Néandertaliens tardifs s’est encore plus effondrée, puis ils ont disparu. Pourquoi ? L’interprétation la plus économe semble être qu’au cours de leur expansion, les Néandertaliens ont rencontré des pionniers sapiens arrivant de l’est et se sont mêlés à eux, adoptant largement leurs technologies et leurs cultures, de sorte que les leurs ont définitivement quitté la scène de l’histoire évolutive. Ainsi, au moment de disparaître… en nous, les Néandertaliens étaient en expansion. Un paradoxe.


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