La Potnia theron découverte à Vicence. Habillée à la mode grecque, elle maîtrise deux lions, ce qui symbolise son pouvoir sur les animaux. (C: FS)

L’antéfixe vicentine de la Dame des animaux

Gaulois, je me trouvais l’autre jour à Vicence, et j’y ai rencontré une déesse. Vicence est la Vicenza italienne, une ville de Vénétie dont Vincentia, le nom romain, signifie « Victoire ». C’est dire l’ambiance qui y régnait quand, vers le milieu du Ier siècle avant notre ère, Vincentia reçut le statut juridique de municipium et fut investie par des Latins envoyés coloniser et romaniser le pays des Vénètes d’Italie (il a également existé des « Vénètes » ailleurs en Europe pendant le Ier millénaire avant notre ère). Une colline domine Vicence, où, avant la romanisation, se trouvait sans doute un oppidum vénète. Ainsi, alors que la conquête des Gaules par Rome était sur le point d’être lancée, les Vénètes d’Italie étaient à peine en voie de romanisation et pratiquaient sans doute encore leur culture originale comprenant des cultes.

Une antéfixe me fixe… les idées

Lesquels ? Difficile à savoir, mais au musée archéologique de Vicence, je suis tombé sur un détail charmant qui nous en donne un indice. Ce détail est une antéfixe, c’est-à-dire l’un de ces ornements architecturaux que l’on fixait dans l’Antiquité aux angles des toits ou à leurs sommets pour affirmer une facette de la spiritualité. Celle-ci est en terre cuite et, puisqu’elle se « fixait avant » – l’étymologie du mot antéfixe – elle a dû se trouver au sommet de quelque temple populaire de la colonie, fréquenté, j’imagine, par des « vénéto-romains », l’équivalent local de nos « Gallo-Romains ». Comme dans les Gaules, leur culture intermédiaire – entre celle des Vénètes, un peuple indo-européen hellénisé et celtisé avant d’être romanisé, et celle des Romains – comprenait des cultes de divinités locales. Ces dernières, sans doute, ne gênaient pas les colons latins, puisque le syncrétisme pratiqué au sein de la culture romaine les poussait à les assimiler à leurs propres divinités.

Une déesse féminine

L’antéfixe en terre cuite dont nous parlons était peinte. Elle représente une divinité féminine drapée dans une longue pièce de tissu fixée à la taille par une ceinture à la mode grecque, en d’autres termes, drapée dans un chiton. Cette déesse, dont la tête n’a malheureusement pas été conservée, avance majestueusement vers nous, les ailes déployées, tenant entre ses mains les crinières de deux lions qu’elle peut rendre féroces ou dociles. C’est la Potnia Theron, la « Dame des Animaux », une interprétation locale de la Déesse Mère des peuples méditerranéens. Sans doute fut-elle assimilée à l’Artémis grecque et à la Diane romaine. La déesse de la chasse, de la nature et de la lune de la mythologie romaine est en effet aussi une maîtresse des animaux.
Cet ornement de toit fut découverte en 1965, en fragments, dans le quartier de la Sainte-Croix (Santa Croce), puis remise au « Musée civique », c’est-à-dire au musée d’archéologie locale. Des restes d’une autre antéfixe l’accompagnaient, qui sont aujourd’hui conservés par la Surintendance de l’archéologie de Padoue. La comparaison avec une antéfixe analogue retrouvée à Altino, petite ville située sur le bord de la lagune à 15 kilomètres au nord de Venise, a permis à l’archéologue Maria Teresa Fortuna Canivet (1927‑1982) de dater les deux exemplaires vicentins de la période tardive de la République, c’est-à-dire du Ier siècle avant notre ère. On ignore tout de l’édifice sur lequel elle était placée, mais il s’agissait possiblement d’un temple situé hors de la ville, où les vénéto-romains venaient se livrer à des rites aujourd’hui oubliés, mais qui avaient sans nul doute un sens profond pour eux. Lequel ? Dans la région vénète, ai-je lu, le culte romain de la Potnia Theron – Diane assimile celui préexistant de Reitia, « Dame de la Nature », représentant la Nature elle-même.

Découverte à Bouray-sur-Juine, cette statuette de bronze d’époque gauloise date sans doute du Ier siècle avant notre ère représente Cernunnos. Le Dieu-Père gaulois était souvent représenté assis en tailleur et portant des cornes – qu’il n’a pas ici –, mais il porte un torque gaulois (C: FS).

Chez nous, les Gaulois, le maître de la nature, et donc des animaux, est Cernunnos, le dieu cornu, qui faisait pousser les plantes et croître les bois des cerfs (ci-dessus, il est représenté version gallo-romaine). Cernunnos, comme la Dame des animaux, vient directement du Néolithique, l’ère du paysan, pendant laquelle les dieux les plus importants dans les cultes ne pouvaient être que ceux qui contrôlaient la germination et les cycles de la vie naturelle.
Pourquoi une déesse féminine joue-t-elle le rôle de faire fonctionner la nature autour de la Méditerranée, tandis qu’un dieu masculin assume ce rôle dans la zone tempérée de l’Europe ? Sans doute parce que, avant l’Antiquité, des dieux-pères et des déesses-mères ont régné sur les peuples selon les époques et les cultures, parfois simultanément, puis ont été démultipliés par la rencontre des cultures et la fusion des croyances.
Chez les Romains, par exemple, outre la Potnia Theron-Diane, qui règne sur les animaux, Pan est le dieu des troupeaux et Flore la déesse des fleurs et du printemps. Jupiter, le dieu-père, n’avait plus le rôle de faire fonctionner la nature. Chez les humbles habitants des régions périphériques colonisées par Rome, les croyances anciennes subsistaient ; c’était manifestement le cas aussi dans le pays vénète, comme cela le sera en Gaule, où Cernunnos a continué à être représenté dans les temples longtemps après la romanisation.


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