Paru en octobre 2019, ce billet est issu du blog Bafouilles archéologiques, à l’époque où il était hébergé par Pour la Science. Cette nouvelle version est corrigée d’après de nouvelles données relevées depuis au Rozel.
Les milliers de pieds néandertaliens du Rozel

Alors qu’on ne connaissait qu’une dizaine d’empreintes néandertaliennes présumées, l’équipe de Dominique Cliquet, de la Direction régionale des affaires culturelles de Normandie à Caen, en a mis au jour des centaines depuis 2012 ! Ces traces étaient préservées au sein de paléosols contenus dans la paléo-dune du Rozel, sur la côte ouest du Cotentin. Cette dune fossile fait partie d’un système de dunes au début d’une glaciation entre 110 et 70000 ans avant le présent. L’étude sédimentologique et géochronologique des paléosols de la paléo-dune du Rozel suggère que les empreintes datent d’environ 80 000 ans. Leur extraordinaire conservation est due au fait qu’après avoir été imprimées dans la boue sableuse constituant la dune, elles ont été très vite recouvertes par le sable transporté par le vent.
Quel vent ? Celui de la mer, alors située à plusieurs kilomètres, voire à 10 kilomètres. Le mécanisme de la fossilisation des traces suggère en tout cas une sédimentation éolienne de sable issu de l’estran proche (la zone battue par les marées), et donc une proximité relative de la mer, même si celle-ci, à l’époque, a pu être jusqu’à 30 mètres plus basse qu’aujourd’hui (voir la reconstitution du niveau marin ci-dessous).

Outre les empreintes néandertaliennes trouvées au Rozel, nous n’avons à l’échelle de l’Europe que quelques traces de pieds néandertaliens : 1 empreinte mal conservée datée de quelque 236000 ans à Biache-Saint-Vaast en France, 1 empreinte datée de quelque 80 000 ans à Praia do Telheiro au Portugal, 26 empreintes datées de quelque 80000 ans laissées par 3 individus à Monte Clerigo au Portugal, 3 empreintes datées de quelque 130000 ans dans la grotte de Theopetra en Grèce, 3 empreintes datées entre 62000 et 97000 ans dans la grotte Ghețarul de la Vârtop en Roumanie et finalement dans la paléodune de Catalan Bay à Gibraltar une empreinte curieusement datée d’il y a 28000 ans. Depuis 2012, la fouille de cinq paléosols dans la boue sableuse de ce site découvert dans les années 1960 a livré les enregistrements de 3617 pieds et de 68 mains néandertaliens et de 250 pattes d’animaux. Plus rares encore sont les empreintes de main trouvées au Rozel, dont une montre de façon particulièrement distincte les impressions des doigts, dont un pouce particulièrement large typique des néandertaliens (voir l’image ci-dessous).

Puisqu’ils sont proches les uns des autres, les cinq paléosols témoigneraient de la présence ancienne de cinq aires, où l’on s’est livré à des activités techniques, par exemple la boucherie, la taille d’outils, etc. Dans chacune des cinq strates correspondantes, les empreintes de pas sont associées à quelque 10500 restes de faune et à des outils moustériens. Rappelons qu’en Europe, cette technologie de taille de la pierre (en Normandie du silex!) est toujours attribuable aux néandertaliens : elle se caractérise par la production standardisée d’éclats (notamment selon une chaîne opératoire bien identifiée dite «méthode Levallois»), dont on tire ensuite des outils variés, tels des racloirs, des outils denticulés et des pointes de projectiles. Les chercheurs ont perçu une certaine structuration spatiale du site, notamment la présence d’ateliers de taille et de restes de foyer. Certaines zones ont été piétinées au point que les empreintes qui les constituent sont devenues illisibles.

Les ensembles de traces révèlent plusieurs pistes composées de deux ou trois empreintes. L’état de ces traces varie, ce qui est habituel pour des impressions dans un sédiment sablonneux mou. Néanmoins, sur les 257 premières empreintes mises au jour, 88 d’entre elles présentent la forme arrondie du talon, des contours distincts des orteils, des bords latéraux indiquant clairement les limites de l’articulation des doigts de pied et les pointes des orteils, si bien qu’elles peuvent être considérées comme complètes. Dans l’ensemble, ces traces témoignent d’une largeur de pied relative plus grande que celle des H. sapiens, ce qui n’a rien d’étonnant, puisque les Néandertaliens avaient un corps robuste et étaient de grands marcheurs (voir à ce propos l’article « La marche néandertalienne reconstituée » dans Pour la Science).
L’extension récente de la surface des fouilles dans le massif dunaire supérieur a livré sur les trois premières couches D3b.1, D3b.2 et D3b3) plus de 1300 empreintes de pieds. Portant principalement sur le niveau D3b.4, les premières analyses suggèrent des individus de statures variant entre 73,8 et 184,5 centimètres. Or, les 20 squelettes de néandertaliens adultes issus d’autres sites dont nous disposons indiquent de leur côté un éventail de statures compris entre 147 et 177 centimètres. Ainsi, certaines traces de pied découvertes au Rozel suggèrent qu’il a peut-être existé de très grands néandertaliens, mais cette suggestion doit être prise avec la plus grande prudence, étant donné l’extrême sensibilité de la méthode de conversion à la valeur du coefficient utilisé pour passer de la longueur du pied à la taille.

Employant la courbe établissant la stature en fonction de l’âge chez H. sapiens, les chercheurs ont déterminé que les empreintes du Rozel correspondent, dans 64,1 % des cas, à des enfants, dans 28,2 % des cas à des adolescents, et dans seulement 7,2 % des cas à des adultes. Le pied le plus court correspondrait à celui d’un enfant de 2 ans, tandis que le plus long correspondrait à un individu néandertalien d’une stature estimée à 175 centimètres (une valeur avancée par les chercheurs par prudence, et non issue de la conversion pied → taille). Ils estiment que le paléosol D3b.4 a vraisemblablement été foulé par 10 à 14 individus.
La question de la parité adultes/jeunes
Avons-nous là un reflet réaliste de la constitution d’un clan ? Puisque les néandertaliens étaient nomades, il leur fallait porter les tout petits enfants et entrainer les autres. Les expérimentations effectuées avec l’aide de groupes familiaux sur des parcours définis comportant des pauses montrent en effet que les enfants et adolescents font plus de pas que les adultes, notamment parce que les jeunes jouent pendant les arrêts. Tout cela implique qu’il devait y avoir dans le groupe plus d’adultes que de jeunes ou du moins la parité.

Illustrons cette hypothèse en nous imaginant un petit clan comportant 6 femmes en âge de se reproduire (entre 14 et 25 ans?), 4 hommes de plus de 16 ans, 4 adolescents de plus de 12 ans et 5 enfants, dont 2 bébés. L’effectif de 17 personnes susceptibles de laisser des empreintes de pied sur le sol comportera donc 10 individus adultes et 9 jeunes, soit la quasi parité. Cette parité devait exister aussi dans les clans plus grands, dont on estime d’après l’observation des chasseurs-cueilleurs actuels et subactuels, qu’ils dépassent très rarement 30 personnes. De fait, la seule comparaison possible que permettent les données archéologiques – un groupe familial néandertalien probablement cannibalisé en une fois il y a environ 49 000 ans dans la grotte d’El Sidrón en Espagne – comprend 3 hommes et 3 garçons apparentés, 4 femmes et 3 enfants, ce qui suggère un ratio jeunes/adultes de 6/7, pratiquement à parité.
Cette conclusion semble encore plus réaliste si l’on se souvient à quel point les Néandertaliens étaient carnivores : au Rozel, ils chassaient l’aurochs, le cerf élaphe et le chevreuil, le cheval et le rhinocéros de prairie. On voit mal comment des enfants, de jeunes adolescents et quelques adultes pourraient suffire à abattre de telles proies, ni même participer aux phases dangereuses de leur chasse. Et puis, la mortalité infantile était sans doute grande, ce qui va aussi dans le sens d’avoir plus d’adultes que de jeunes dans un clan. Alors, oui, au Rozel, les quatre paléosols supérieurs D3b.1 à D3b.4 ont enregistrées les traces de petits clans de néandertaliens à quasi parité adultes / jeunes.
Petite biblio
Kim Genuite, Dominique Todisco, Carole Nehme, Daniel Ballesteros et Damase Mouralis, Morphological evolution of the middle and lower seine valley (Normandy, France) during the quaternary: morphometric analysis of the paleomeanders., Quaternaire , vol. 32/3 | 2021.
Pierre Stéphan, Évolutions morphologiques et indices d’occupation humaine au Pléistocène et à l’Holocène le long des côtes françaises de la Manche et de l’Atlantique, Les nouvelles de l’archéologie, 2019.
J. Duveau, G. Berillon, C. Verna, G. Laisné et D. Cliquet, The composition of a Neandertal social group revealed by the hominin footprints at Le Rozel (Normandy, France), PNAS, vol. 116, n °39, pp. 19409-19414, 2019.
F. savatier, Un clan de jeunes Néandertaliens a laissé ses empreintes en Normandie, actualité Pour la science, 11 octobre 2019.
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