La mugéarite disparue de l’oncle André

Figure 1 : Un vendredi de juillet 238776334 avant Jésus-Christ, l’oncle André, qui pouvait voyager dans le temps, s’est rendu sur la coulée de mugéarite toute fraîche qui allait devenir sous-jacente à sa maison du Petit Rouët.

Vincent est un frère formidable. Depuis l’enfance, il me suit et je le suis sur les terrains difficiles du dernier contrefort de l’Estérel : le massif du Rouët. Les adultes travaillant au Rouët quand nous étions petits parlaient provençal entre eux et français à nous. Ils nous ont parlé d’une mystérieuse « catapulte » connue dans le passé sur le lieu-dit de Castel-Diaou – le Château du Diable – ou encore du « général » enterré sûrement dans cet autre lieu-dit nommé « Tombeau du Général ». Éperdument, nous avons recherché ces vestiges, sans jamais les trouver, peut-être parce que nous ne comprenions pas bien les informations qui s’échangeaient en provençal autour de nous…
Quoi qu’il en soit, nous continuons aujourd’hui à nous poursuivre l’un l’autre sur les terrains rocailleux du massif du Rouët, mais cette fois, ce sont des trésors géologiques que nous recherchons. Nous voulons en effet tout comprendre de ce qui est arrivé il y a entre 280 et 240 millions d’années (Ma) au Permien (299 à 252 Ma) et au début du Trias (252 à 201 Ma), lorsqu’une série d’énormes épanchements volcaniques a produit l’Estérel, notre habitat d’enfance. Nous ne possédons pas, malheureusement, le don d’André Savatier (1927-2022). Grand ingénieur, ce cher oncle à nous, pouvait voyager dans le temps et se servait souvent de ce talent pour appuyer ses projets. C’est ainsi qu’il me confia un jour être allé secrètement vérifier la solidité de la roche sous-jacente au terrain où il prévoyait d’implanter sa maison au Château du Rouët, un domaine viticole où l’on produit aujourd’hui le meilleur rosé du monde.

Figure 2 : La « Belle Poule rosée » et la « Villa Estérelle », produits aujourd’hui au Château du Rouët (www.chateau-du-rouet.com), sont tout à fait objectivement les meilleurs rosés du monde.

Un jour où Tante Brigitte, son épouse, avait emmené les enfants à la plage de Saint-Aygulf (Vincent et moi y compris), il s’est subrepticement rendu au Trias, plus précisément en l’an 238776334 avant Jésus-Christ (c’était même un vendredi en juillet, d’après ce qu’il m’a dit). Il en est revenu fort content, car la lave basique qu’il avait observée ferait une excellente base pour sa maison. Avec son petit Leica à retardateur, il avait même réalisé une photo-souvenir de lui debout sur la coulée de lave encore chaude, qu’il m’a confiée (je la publie pour la première fois, voir la figure 1). Manifestement, cette coulée avait longé le grand « lac post-ignimbritique » voisinant avec ce qui allait devenir le massif du Rouët. En me confiant la photo, l’oncle André m’avait dit – mais je n’avais alors pas compris ce que cela signifiait – qu’il s’agissait de « mugéarite ».

La mugéarita, qu’es aquò ?

« De la mugéarita, qu’es aquò ? », aurait interrogé l’un des vieux Provençaux de notre enfance. Au Rouët, la présence d’affleurements de cette roche couleur lie-de-vin (voir la figure 3) n’est que logique, puisque – l’ai-je déjà dit ? – c’est là qu’on produit le meilleur rosé du monde sur de très nobles lies. Dans les termes barbares de la classification TAS (Total Alkali Silica) des roches volcaniques, la mugéarite est présentée comme une « trachyandésite basaltique sodique ». Je suppose que cela vous fait une belle jambe ? La mugéarite de l’Estérel fut produite par une longue maturation finale dans les chambres magmatiques de la province volcanique de l’Estérel, qui, à partir de basaltes, a produit des laves basiques, très effusives – « Elles sortent comme le lait de la casserole », décrit Vincent – car elles sont relativement pauvres en silice (SiO2).

Figure 3 : Un morceau probable de mugéarite ramassé sur le terrain de l’oncle André, au Petit-Rouët.

Après son selfie triassique, l’oncle André n’a pas pu rester très longtemps, car même si les gros animaux ne s’aventurent pas sur la lave chaude, il a vu au loin un bouquet d’arbres-fougères en train de bouger. Cela suggérait la présence de grands herbivores. Des membres de Kannemeyeria peut-être, ces sortes de salamandres d’une tonne, typiques du début du Trias ? Même si cela n’a jamais pu être prouvé, les Kannemeyeria constituaient sans doute un dîner logique pour les pseudosuchiens – des prédateurs de l’époque comparables à des crocodiles de 5 à 6 mètres, qui vivaient possiblement dans le grand lac post-ingnimbritique. L’oncle André aurait bien aimé rester pour savoir si c’était bien le cas (nous aussi, on aurait aimé le savoir), mais il a préféré rentrer afin de ne pas prendre de trop gros risques en étant en retard au dîner de Tante Brigitte.

Figure 4 : La carte géologique du Bureau de Recherche géologique et minière indique un affleurement de mugéarite exactement sous le « Petit Rouët », c’est-à-dire sous le terrain de l’oncle André au Rouët.

La coulée de mugéarite du Petit Rouët ne peut qu’exister, puisque André l’a vue de ses propres yeux ! Du reste, les géologues le confirment puisque sur la carte géologique de l’Estérel, ils situent un banc de mugéarite sous le Petit Rouët, en d’autres termes sous le terrain de l’oncle André (voir la figure 4). Toutefois, lorsque nous sommes partis à sa recherche courant juin 2026, Vincent et moi n’avons pas pu l’identifier. Où se trouve-il ?

On note 2δ les bancs de mugéarite

Notés 2δ sur la carte géologique, les affleurements de mugéarite sont nombreux tout au long du piémont occidental de l’Estérel. Le fait que la mugéarite occupe une énorme surface en arrière du Dramont, non loin de la station balnéaire d’Agay, suggère que la source de lave se trouvait là-bas. Or, un grand volcan – le strato-volcan de Maure-Vieil – a laissé une « caldera » dans l’Estérel oriental, c’est-à-dire une immense chambre magmatique effondrée. S’agit-il de la source de mugéarite ? Vraisemblable, mais au Permien et au Trias, la province volcanique de l’Estérel contenaient sans doute plus d’un volcan, et les vestiges de ces systèmes volcaniques peuvent être enterrés aujourd’hui sous les centaines de mètres de la « dépression permienne », c’est-à-dire aujourd’hui de la vaste basse vallée de l’Argens, entre Estérel nord et montagnes des Maures.

Figure 5 : Deux blocs présumés de mugéarite relevés par Vincent et François sur le terrain de l’oncle André.

Selon les géologues, le strato-volcan de Maure-Vieil a fonctionné pendant plus de 40 millions d’années, achevant son activité par des coulées de lave basique, après avoir émis de la rhyolite acide pendant des dizaines de millions d’années. Alors, oui, à ce stade des recherches, la source la plus vraisemblable de la mugéarite des André est bien Maure-Vieil. Il y a quelque 240 millions d’années, avant de fermer sa grande gueule, cet énorme volcan a émis deux coulées finales de mugéarite. La seconde est vraisemblablement celle qui, franchissant 21 kilomètres en suivant l’axe Sud-Est-Nord-Ouest de la barre du Rouët, est venue constituer une base de lave basique sous la maison de l’oncle André (comme Maure-Vieil, par deux fois, a émis de la mugéarite, j’ai fait deux fois la même vanne base-basique, je le confesse, avec très peu de honte).

La mugéarite des André peu visible !

Bon, beau scénario, et plausible en plus, mais sur le terrain avec Vincent, nous n’avons trouvé aucun affleurement visible. Quelques indices épars, cependant, suggèrent la présence locale de mugéarite, comme une petite pierre violette ramassée sur place (voir la figure 3), ou encore ces blocs de roche violette émergeant à la surface du terrain (voir la figure 5). Pour expliquer le signalement d’une vaste zone de mugéarite sur la carte géologique, nous avons supposé avec Vincent que les géologues ont procédé par extrapolation sur la base des quelques indices visibles que nous avons aussi trouvés et de la topographie. Nous avons aussi remarqué que la forêt située au sud de la maison des André semble suivre les limites indiquées de l’affleurement de mugéarite, et qu’elle est bordée à l’ouest par des terres d’une nature très différente, peu fertiles et portant des pins parasols dominant une simple garrigue assez stérile, comme on le voit en d’autres endroits face au Rouët. Cette pauvre forêt est-elle induite par la présence sous-jacente de mugéarite basique ?
Quoi qu’il en soit, s’il existe sous la maison des André, l’affleurement de mugéarite doit être inséré dans la « formation des Pradineaux » – notée rPx sur la carte géologique – et présente tout au long du piémont occidental de l’Estérel. Recouverte par endroits par des éboulis notés E3 sur la carte, cette formation mesure entre 0 et 200 mètres d’épaisseur, et contient les épanchements de mugéarite, ce qui prouve que la coulée de lave basique s’est produite alors que l’érosion du massif voisin de rhyolite était déjà en cours depuis de nombreux millions d’années, tandis qu’un grand lac occupait au moins en partie la plaine du Muy, ce qui a conduit à la formation des argiles de couleur lie de vin de la formation des Pradineaux.

Figure 6 : Une restitution imaginative de l’état du grand lac ignimbritique juste après la coulée de mugéarite.

Cela nous a poussé à aller rechercher des preuves de la présence de la coulée de mugéarite dans les sédiments lacustres du Collet-Redon, la « colline ronde » située un peu au sud du Château du Rouët. Et nous l’avons enfin trouvée !

Figure 7 : La coulée de mugéarite est facilement identifiable au Collet Redon, où elle est épaisse d’au moins 5 mètres et insérée dans des sédiments lacustres.

Là, entre deux piles de sédiments lacustres, nous avons trouvé une coulée de lave d’au moins 5 mètres d’épaisseur (voir la figure 7). En ce jour du Trias, quand notre voyageur dans le temps d’oncle s’est trouvé là, les eaux de ce coin du lac devaient être encore chaudes, ce qui n’a pu que pousser les pseudosuchiens à changer de rive ou à quitter le lac. Ainsi, en ce jour de l’an -238776334 avant Jésus-Christ, quand l’oncle André est allé voir la coulée de mugéarite, il ne risquait rien de plus que d’être en retard au dîner de Tante Brigitte…


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Comments

Une réponse à « La mugéarite disparue de l’oncle André »

  1. Avatar de Ce cher vincent
    Ce cher vincent

    Sympa. Petite erreur materielle : les roches efusives sont riches en SiO2 exemple la rhyolite ou encore les ignimbrites. Les géologues aurons rectifié d’eux-mêmes, mais je préfère le signaler.

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