Ce que je pense aujourd’hui de la caractérisation du « patriarcat », en particulier dans le passé
Dans un livre récent que j’ai présenté, Anne Augereau a abattu un travail considérable avec rigueur et systématique sur ce que l’on peut dire de «La préhistoire des femmes » . À la suite de ma recension, j’avais glissé un avis sur le débat à l’origine du livre, mais il est si enfoui que je le replace ici, afin que mes lecteurs le découvrent. Je l’ai aussi enrichi : quelque peu chaotique, il dérive de la question de la traque du patriarcat à celle de l’existence immémoriale et catastrophique de la domination masculine sur… les hommes et de l’existence tout aussi ancienne d’avantages féminins indéniables et de pouvoirs des femmes. Vous voilà prévenus.

Je pense que nous posons mal le problème de la caractérisation du « patriarcat ». Traquer la « domination masculine sur les femmes », aujourd’hui comme dans le passé, est évidemment essentiel. Mais ne pas rechercher avec la même attention les effets du pouvoir féminin revient à mener des fouilles en ne prélevant, pour ainsi dire, que la moitié droite des squelettes. Après tout, l’existence du bras droit n’a de sens que si le bras gauche existe aussi. La pression vers une domination masculine pourrait ainsi être comprise comme une réaction — à quoi, sinon à l’existence durable et difficilement contournable de formes de pouvoir féminin ?
Pour préciser ce que j’entends par là, je m’appuie sur une méthode largement utilisée par Anne Augereau : la « projection ethnographique ». Elle consiste d’abord à rechercher des invariants culturels, c’est-à-dire des traits présents dans toutes les cultures actuelles et subhistoriques étudiées par les ethnographes, ainsi que dans les sources anciennes — chez Hérodote, par exemple. Elle repose ensuite sur l’idée que, si un trait culturel est « universel », autrement dit présent dans toutes les sociétés connues, alors il est probablement aussi ancien que l’humanité elle-même.
Je sais bien qu’« aussi ancien que l’humanité » est une datation un peu vague, mais on peut l’améliorer par des considérations diverses. Si je vous dis, par exemple, que parce que les enfants sortent des femmes dans toutes les sociétés, alors ce « trait culturel » est « aussi ancien que l’humanité », vous allez immédiatement le croire. Pourquoi ? Parce qu’ayant de bonnes notions de l’histoire évolutive des mammifères, vous savez qu’il ne peut qu’être aussi ancien que l’humanité, puisque, avant les humains, les femelles australopithèques pondaient déjà d’adorables bébés à têtes de gargouilles poilues. Mon exemple semble outrancier, mais il illustre que l’on peut mieux dater les invariants culturels en établissant des « stratigraphies » culturelles, biologiques, techniques…
Un autre exemple, alors ? Vous n’avez pas aimé la « domination masculine sur les femmes » ? Vous allez détester la « domination masculine sur les hommes». Certes, les systèmes de pouvoir fondés sur le sexisme produisent de la domination sur les femmes, mais aussi sur la plupart des hommes. L’activité sociale qu’est la guerre l’illustre particulièrement bien. Comme le savent aujourd’hui les soldats ukrainiens, russes — surtout eux —, iraniens ou américains, la domination exercée par quelques hommes (parfois un seul), souvent soutenus par leur entourage, envoie des millions d’autres hommes à la mort ou à la destruction dans les tranchées et les multiples formes de violence guerrière. Les femmes en sont évidemment aussi des victimes fréquentes : soit directement, soit parce qu’elles perdent leurs compagnons, les fils qu’elles ont faits, — et, désormais, parfois leurs filles (horrible innovation). Mais, dans notre espèce, ce sont majoritairement les hommes qui constituent du point de vue des dominants une forme de « consommable » non seulement à la guerre, mais dans la plupart des activités dangereuses. L’exemple de Margaret Thatcher le rappelle : elle a décidé une guerre dans laquelle ceux qui furent envoyés combattre étaient, pour l’essentiel, des hommes.
Ainsi, si l’on applique au fonctionnement social ce type de raisonnement souvent utilisé pour décrire le « patriarcat », on en vient à constater que la domination s’exerce aussi massivement entre hommes — et parfois, dans certains cas, par des femmes sur des hommes. Cette dimension est tout aussi ancienne, et peut-être plus structurante encore, que la domination des hommes sur les femmes.
La triste réalité est que la façon dont les hommes se sont coalisés afin de maîtriser le pouvoir reproductif des femmes, mais aussi de mener leurs entreprises — guerrières notamment —, a eu de terribles effets funestes pour eux et… a plus largement épargné les femmes. Cela les a préservées, alors que leurs talents naturels, leur psychisme renforcé par l’absence des hommes morts à la guerre et par les difficultés induites par leur statut social, mais surtout leurs talents, ne les ont jamais départies d’un pouvoir naturel qu’elles exercent, en coalition comme les hommes ou seules. Qui n’a pas, dans sa famille, une forte personnalité féminine, qui a fait vivre et survivre les siens, alors qu’un homme était brillamment emprisonné par les Allemands pour soupçons de résistance ou même lâchement parti pour fuir la charge des enfants?
Les mythes le disent : après tout, Pénélope est restée à la maison à inventer de rusés stratagèmes féminins pour décourager ses prétendants, tout en produisant de quoi vêtir les enfants. Pendant ce temps, son mari, non seulement partait à la guerre pour protéger Hélène — dont le nom, qui signifie entre autres « grecque », indique bien qu’elle symbolise à elle seule les nobles femmes grecques, la plus grande « richesse » des hommes grecs —, mais il dut aussi parcourir le monde entier, souffrir mille morts, perdre ses compagnons, échapper à un cyclope sicilien et, surtout — le pôvre! — être obligé de partager la couche de Circé après qu’elle a transformé ses marins en porcs… Et puis, il y a aussi Calypso, qui retint égoïstement Ulysse pendant un an seulement pour obtenir de l’aide dans ses études océanographiques. Après tout, c’était mieux ainsi, car Poséidon était en colère, et sans Athéna — une déesse — Ulysse ne serait jamais rentré à temps pour massacrer ses rivaux (ah, que les hommes sont tendres entre eux !). S’il n’y a pas dans tout cela une ambiance de pouvoir féminin dirigeant le monde, je veux bien partager la couche de Circé moi aussi!

Les statistiques des homicides montrent aussi que dans le cours des phénomènes de domination, être une femme a aussi des avantages… statistiques au moins : d’après les chiffres que j’ai pu trouver, en 2024 en France, quelques 70 à 75 % des 976 victimes d’homicides furent des hommes ; parmi eux 31 ont été victimes d’« hommicides », c’est-à-dire qu’ils furent tués par leur conjointe, ex-conjointe ou conjoint. Parmi les quelques 25 à 30 % de femmes victimes d’homicides, 107 le furent de féminicides, c’est-à-dire qu’elles furent tuées par leurs conjoints ou ex conjoints ou frère, ou…. Les féminicides sont donc un problème de santé publique majeur et un gâchis social de précieuses femmes inaceptables, mais la violence masculine mal maîtrisée aa des effets pires pour les hommes. Et si on confiait les pouvoirs de polices aux femmes à qui on pourrait adjoindre quelques malabars obéissants?
Bien entendu, si la domination fait des morts, elle a bien d’autres effets, limitants pour les gens, comme les inégalités salariales, la charge mal répartie des tâches domestiques, les désavantages de genre face à la parentalité, au divorce, à la solitude, etc., etc. Pour autant, traquer la « domination masculine » – en entendant par là, sans le dire, la « domination masculine des hommes sur les femmes » – revient à être un(e) numismate qui n’étudierait que le côté face des pièces lui passant par les mains : pour situer une émission monétaire, un(e) numismate doit regarder les deux faces de la médaille! Ainsi en va-t-il de la domination masculine, qui a deux facettes, l’une portant sur les femmes et les enfants et l’autre sur les hommes, qui est tue, et tue aussi, beaucoup.
Et puis, comme toute action provoque une réaction… il existe aussi de la domination féminine, de femmes sur les hommes, les enfants et d’autres femmes, même si elle est bien moins visible et bien moins perçue… peut-être parce que, sans doute, elle est moins spectaculairement néfaste (mais peut l’être!). Comment ne pas y croire ? Depuis l’aube de l’humanité, malgré des (o)pressions de genre, les femmes ont fait survivre les enfants et, autant qu’elles le pouvaient, les hommes, et par là l’humanité elle-même. Pourquoi, sinon, parce que, dans leur… genre, elles sont fortes d’une façon dont la comparaison des nombres d’« hommicides » et de « féminicides » montre qu’elle tue moins ? À leur manière, les femmes sont plus fortes que les hommes, parce que – à cause des effets de la domination masculine notamment–, elles ont dû intégrer dans leurs biologie et leur psychisme comment parvenir à ses fins avec moins de violence.
C’est pourquoi, pour ma part, si j’aspire à moins de domination féminine dans ma maison, j’aspire à plus de domination féminine dans le monde, car cela voudra dire moins d’oppression masculine de la part de 3 ou 4 pénibles gugusses, ne nous « trumpons » pas. L’égalité homme-femme est une question de pouvoir, de davantage de pouvoir… aux femmes.
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