L’ouvrage « Une préhistoire des femmes » par Anne Augereau est publié à la découverte (26 euros, 412 pages).

« Une préhistoire des femmes » par Anne Augereau

Une néolithicienne à l’Inrap vient de faire une contribution insigne à la discussion sur l’humanité préhistorique. Passionné dès le début, je l’ai lu entièrement pour pouvoir vous en parler, et je ne vous cache pas qu’à la vitesse où j’allais, c’était du travail. Pourquoi ? Parce que l’autrice y mène une tâche ardue et considérable : passer en revue tout ce que l’on peut dire sur le genre féminin préhistorique pour la période allant du début du Paléolithique moyen (300 000 ans avant le présent, ou AP) à la fin du Néolithique (vers 4200 AP).

L’essai anthropologique qui en résulte est d’autant plus intéressant qu’il en révèle autant sur le genre masculin que sur le genre féminin. Il constitue une étape nécessaire pour mieux poser les bases de la discussion récurrente sur l’origine de la « domination masculine ». C’est-à-dire ? Comme je n’ai pas trouvé la définition d’Anne Augereau, voici la mienne : le système de relations de pouvoir dans lequel les hommes exercent un contrôle et une influence prépondérants sur les femmes et d’autres genres. Le terme « genre », qui pour moi désigne en quelque sorte le « sexe social », en d’autres termes ce qui fait de nous des hommes ou des femmes en société, et, plus généralement, des genres de personnes repérés socialement.

Engendrée par la version gratuite de ChatGPT, cette image est la réponse de l’IA à la demande : « Peux-tu me faire une image d’aspect réaliste illustrant le concept de genre pendant le Paléolithique supérieur d’Europe ? ». Elle correspond bien à nombre de nos clichés sur les rôles de genre pendant le Paléolithique supérieur européen : tandis qu’un homme revient de la chasse et qu’un autre, artisan, s’active auprès d’un feu, une femme s’occupe d’un bébé, tandis que d’autres, très ornées, exploitent des coquillages pour fabriquer des bijoux, sous le regard d’un enfant de moins de 7 ans. Tous ces personnages ressemblent à de jeunes Européens actuels, ce qui est anachronique, puisque l’on sait que les premiers H. sapiens en Europe étaient noirs de peau. Au premier plan, un panier – plausible – semble recouvert d’un tissu : impossible. dans l’environnement froid présenté, la production de nourriture était probablement une priorité bien plus grande que celle de tant de bijoux, et l’on ne peut exclure que les Européennes préhistoriques chassaient de petits animaux en plus de ramasser des baies et autres coquillages. L’IA a amassé de nombreux détails fallacieux de nos représentations sur les Préhistoriques et leurs rôles de genre. La préhistorienne Anne Augereau, pour sa part, est retournée aux données.

Dans le cadre de l’idéologie wokiste, les « genres » se sont aujourd’hui multipliés au point de produire le sigle LGBTQIA+ – Lesbienne, Gay, Bisexuel, Transgenre, Queer (en questionnement), Asexuel ou Allié, + c’est-à-dire « et autres » –, qui, il faut le reconnaitre, est d’un emploi aussi naturel que l’écriture inclusive… Dans le livre d’Anne Augereau, le « genre » est plus simple : il désigne simplement les femmes, les hommes et les enfants, a priori les seuls genres qui pouvaient exister pendant la préhistoire.

Vous l’aurez compris, le livre d’Anne Augereau n’est pas idéologique, mais scientifique. Il s’agit d’une contribution à l’anthropologie préhistorique, que l’on pourrait aussi nommer la « paléoanthropologie sociale ». L’enquête menée par l’autrice s’inspire des paradigmes développés dans le cadre des « études de genre », un champ extrêmement utile des sciences sociales, où l’on cherche à comprendre la construction du sexe social (du genre) et ses impacts sur les personnes et leurs sociétés. Parmi ces impacts, il y a éventuellement la construction de systèmes permettant à un genre d’exercer des pouvoirs sur les autres, donc, entre autres, de la domination masculine sur les femmes. Si aujourd’hui, les études de genre sont une sous-discipline de la sociologie, lorsqu’elles portent sur la préhistoire, elles relèvent plutôt de l’anthropologie préhistorique. Dans une enquête sur une notion aussi élusive que le genre féminin préhistorique, elles nous fournissent des paradigmes qui, peut-être, nous aideront à relever des traits genrés dans les données préhistoriques.

C’est aux pasteurs bovidiens, qui vivaient dans le Tassili-Nadjer, aujourd’hui en Algérie, lors du dernier épisode de Sahara vert il y a plus de 5000 ans, que l’on doit cette peinture pariétale (relevée par J. Colombel). Des populations de pasteurs ont vécu dans le grand désert africain. On distingue que, tandis que les hommes semblent peu vêtus – par un cache-sexe sans doute –, les femmes portent une robe tissée à chevrons et un pagne en peau de chèvre. C’est un cas clair d’identité de genre exprimée par les vêtements.

Pour mener son enquête, Anne Augereau a choisi d’« explorer ce qui peut relever des comportements de genre » dans la préhistoire. Elle se concentre sur six aspects qui font autant de parties, ainsi titrées : « Enfances », « Mariage et maternité », « Alimentation et santé », « Travail », « Violences » et enfin « Identités sociales ». C’est bien vu, et chaque partie se décline en facettes sur lesquelles nous avons des données éventuellement interprétables. Même si j’ai tout lu avec intérêt, j’aurais du mal à vous en dire plus, tant les faits qui composent cet ouvrage, ainsi organisé, sont nombreux, divers, répartis au fil du temps et relèvent de sciences variées. Si vous êtes un expert de la préhistoire, vous apprécierez ce catalogue de faits intéressants et de tentatives de les bien placer avant de les interpréter ; si vous ne l’êtes pas, c’est une grande leçon d’anthropologie que vous allez prendre, et cela, à considérer où va le monde aujourd’hui, cela manque…. Alors prenez votre temps et apprenez, notamment en lisant les chapitres de contexte culturel, géographique, climatique, etc., du début, qui sont très réussis.

Les conclusions ? Elles pourront vous paraître minces alors que le livre est si riche, tant la rigueur de l’autrice la retient d’abuser des faits en multipliant les propositions. Elle se contente de distinguer entre : « ce que l’on sait ou ce qui est probable » : patrilocalité (résidence de l’épouse dans la famille du mari) probablement liée à des systèmes matrimoniaux, centralité de la maternité dans la vie des femmes, existence de la division sexuée du travail, emploi des armes létales surtout par les hommes ; et finalement, une fois la richesse apparue (les sociétés de chasseurs-cueilleurs préhistoriques étaient des sociétés sans richesse), la certitude d’une forte tendance à la domination de certains hommes (c’est déjà beaucoup !) ; « ce qui est possible, mais sans certitude » : la non-reconnaissance sociale du premier âge (jusque vers 7 ans), l’apprentissage des tâches de genre par sexe (par exemple, des activités violentes pour les garçons) ; et « ce que l’on ne sait pas (encore) » : quel traitement était réservé aux bébés filles, la sexualité et les droits sexuels, les systèmes de descendance, l’éventuelle répartition par genre dans les espaces de l’habitat, le genre dans les images préhistoriques et les mythes…

Et la domination masculine dans tout ça ? Les fouilles l’ont-elles révélée ? Eh bien non, mais nombre d’indices suggèrent son ancienneté, et, pour le reste, mieux vaut que vous lisiez le livre.



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